Y'a pas d'âge

Pourquoi faut-il que l’on se rassure avec un âge sur les livres jeunesse ? Si vous avez tenu entre vos mains un livre pour enfant récemment, ou si vos pas vous ont conduit jusque dans une librairie jeunesse, vous n’êtes pas sans savoir que la question de l’âge est fréquente. Jusqu’à parfois friser le ridicule...

A voix haute
5 min ⋅ 10/05/2025

Pourquoi faut-il que l’on se rassure avec indique un âge sur les livres jeunesse ?

Si vous avez tenu entre vos mains un livre pour enfant récemment, ou si vos pas vous ont conduit jusque dans une librairie jeunesse, vous n’êtes pas sans savoir que le sujet de l’âge est central.

Jusqu’à parfois friser le ridicule : “J’ai une nièce de 7 ans et demi, il me faudrait un livre adapté pour elle”. Comme si on s’attendait à ce que l’on nous réponde : “Ah parfait, justement, il y a un rayon adapté pour les petites filles de 7 ans et demi au fond.”

(Je n’aborderais pas ici le thème des livres genrés - que pour les filles ou que pour les garçons - qui ne vaut même pas la peine qu’on lui consacre une newsletter tellement c’est naze).

La question de l’âge dans l’achat ou la prescription des livres pour enfant est omniprésente. Donnant l’impression que la peur de se “tromper” serait FAT-AL. 

Ce qui est fou car une fois à l’âge adulte (et je vous laisse me dire à quoi ça correspond vraiment), la question n’est plus du tout d’actualité. Jamais on a entendu un client demander à une libraire un conseil pour un livre pour son meilleur ami de 65 ans. Quand on est adulte, on va plutôt choisir un livre en fonction de son genre (policier, romance, histoire, fantasy, etc.) ou de son sujet. Alors, pourquoi l’âge nous obnubile autant pour nos gamins ?

Selon la spécialiste Sophie Van Der Linden, autrice de Tout sur la littérature jeunesse, on peut identifier 8 catégories liées à l'âge : albums pour 0-18 mois, premières histoires 18 mois-3 ans, histoires lues en entier 3-5 ans, début de lecture autonome 5-7 ans, lecture en solo 7-9 ans, découverte de la lecture comme loisir 9-12 ans, découverte des différents genres à l'adolescence 12-14 ans, et émancipation et construction personnelle à 14 ans et plus

Le jeu des devinettes

Alors bien évidemment, je ne suis pas en train de dire qu’il faut éliminer la notion de l’âge dans les livres pour enfant. Il est primordial que le support et que le contenu soient adaptés. Mais a priori, tout le monde sait distinguer un album sans texte, d’un roman junior de 50 pages, d’un documentaire très fourni. 

Il suffit d’ouvrir le livre et de décortiquer quelques critères pour deviner par soi-même

  • y a t il du texte ?

  • si oui, le vocabulaire semble t-il adapté à l’âge ?

  • quel est le nombre de pages ?

  • les illustrations sont-elles minimalistes ou détaillées ? 

  • le type même du livre est-il adapté ? (exemple : les “Cherche et trouve” ou les “Abécédaires”)

  • les thèmes évoqués sont-ils appropriés ?

Alors à votre avis, plutôt pour votre petit cousin de 4 ans ou l'ado de 12 ans de votre voisin?


Les indices des maisons d’édition

Certains éditeurs commencent à ne plus indiquer l’âge requis sur la couverture des livres qu’ils publient. Ou alors, ils précisent “A partir de …” pour laisser plus de marge de manœuvre. Ils font confiance à leurs acheteurs pour repérer les indices et les laisser choisir, sans peur de faire une bourde. 

Et il y a plusieurs manières pour les éditeurs de nous guider : 

  • les collections. Certains éditeurs (notamment les plus grandes maisons en jeunesse, mais pas seulement) développent des collections qui peuvent être un indicateur de l’âge. Les romans “Folio Junior”” de Gallimard Jeunesse sont plutôt prescrits pour les 9-13 ans, selon eux. La collection “Petit Loulou” de L’école des loisirs est quant à elle davantage destinée aux tout-petits. Une fois repérées, on peut facilement identifier ces collections en un coup d’œil.

  • le format du livre. Encore une fois, s’il s’agit d’un album grand format, d’un petit roman de 100 pages ou d’un livre de 800 pages, je pense que vous aurez compris dans quelle case le ranger. Là aussi, la taille même du livre est souvent révélatrice. Certains éditeurs développent des univers graphiques assez différents (même si cohérents) pour leurs différents formats.

  • les thèmes. Je le citais juste en-dessus, mais pour moi les thèmes devraient être le principal critère d’achat selon le lecteur ou la lectrice final·e. En fait, exactement comme pour les adultes (on y revient !). Sauf que la plupart du temps, nos seuls indices des thèmes sont : le titre, le résumé en 4ème de couverture et l’illustration. Et je vous l’accorde, cela peut être trompeur - vous vous êtes peut-être déjà fait avoir un jour, jusqu’à vous retrouver déçu par un livre. Vous vous êtes projeté une histoire qui n’était finalement pas du tout celle de l’ouvrage - pour moi, la dernière fois, c’était avec L’intimité, d’Alice Ferney. Mais revenons à nos moutons ! Pour nous aider pour les plus jeunes, une des pratiques les plus intelligentes que j’ai découverte, c’est celle de la maison d’édition Talents Hauts, qui dans son catalogue et sur ses ouvrages, indique clairement les thèmes en quelques mots. Par exemple pour le roman adolescent Amour Amour Amour, l’équipe indique “Amour. Homosexualité. Asexualité. Relation Toxique”. Au moins c’est clair, là où le titre seul ne pouvait suffire. Et ça peut être une bonne manière de se rassurer si - vraiment !- on a peur que le livre ne soit pas adapté. 

S’adapter à l’enfant

Et enfin, il y a un autre indice essentiel : l’enfant ! Et oui, ce petit être à qui cet achat est destiné et qui saura, on l’espère, l’apprécier jusqu’à en user les pages. 

Chaque enfant apprend à son rythme : certains savent lire dès 5 ans, avant de le pratiquer à l’école alors que d’autres auront des difficultés jusqu’à leur 10 ans ; certains peuvent écouter 6 histoires d’affilés dès leur 3 ans alors que d’autres n’arrivent pas se concentrer autant ; et certains jeunes ados peuvent déjà lire des grands classiques tandis que d’autres attendront que leurs études les y astreignent. L’idée n’est en aucun cas de juger l’enfant ou le jeune en fonction de son niveau de lecture ou de ses goûts. Mais de s’adapter.

En effet, si on le connaît, le mieux semble être de choisir en fonction. Si votre petit cousin de 4 ans est déjà à fond, vous pourrez certainement lui choisir un album volumineux avec beaucoup de texte, sans risquer de l’effrayer. Vous pourrez donc sans crainte acheter un ouvrage où l’indication de l’âge n’est pas tout à fait juste.

Et dernière chose à propos de l’âge. 

Si on apprenait à se détacher des injonctions et du cadre pour arriver à apprécier des ouvrages sans distinction ? Plus jeune, lors d’un stage en édition jeunesse, je me rappelle avoir éprouvé un peu de honte en lisant dans le métro des romans juniors (7-12 ans) à paraître. Jusqu’à me rendre compte que ça pouvait être très drôle et finalement assez sympa de lire quelque chose de plus “léger”. Et, j’en suis sûre, vous avez déjà remarqué un enfant de votre entourage feuilleter un livre “d’adulte” (une BD ou un album par exemple) qui traînait dans un coin. Encore une fois, il faut s’assurer que les thématiques soient adaptées. Mais en vrai, que notre curiosité nous pousse à aller explorer des genres que l’on ne connaît pas encore, est plutôt sain. 

Certains ouvrages n’arrivent d’ailleurs pas toujours à rentrer parfaitement dans des cases : c’est ce qui fait que certains grands succès jeunesse (comme La Passe Miroir de Christelle Dabos) passent ensuite en format “adulte” pour être distribués dans les rayons adaptés. Je peux également citer les formidables albums de Baptiste Beaulieu (Les gens sont beaux ou encore Je suis moi et personne d’autre) qui sont tout autant appréciés des enfants que des adultes, tellement les messages sont universels. Et si on parle des plus grands succès comme la saga Harry Potter, Le Petit Prince ou Vingt mille lieues sous les mers, personne ne cherche à trancher si c’est de la jeunesse ou pas.

Pages extraites de l'album Les gens sont beaux, de Baptiste BeaulieuPages extraites de l'album Les gens sont beaux, de Baptiste Beaulieu

Alors, on arrête de se prendre la tête et on se fait confiance. Et tout se passera bien :)


📚 3 recommandations de lectures engagées :

Précisions : toutes ces recommandations sont lues et approuvées, mais pas forcément des nouveautés ! Je ne proposerai ici que de la littérature jeunesse engagée, sur des thèmes comme la diversité, l’identité, les injustices sociales, le racisme, les différences, le sexisme, la lutte contre les stéréotypes, etc. A chaque édition, j’essayerai de varier les genres et thématiques pour que tout le monde y trouve son compte.

Chonchon, le fée cochon (de Stéphane Servant et Laetitia Le Saux, chez Didier Jeunesse) : l’histoire d’un petit cochon qui veut devenir le premier fée, mais qui se confronte aux injonctions de ses proches et de la société. Les couleurs sont sublimes et c’est hyper abordable !

Nous sommes tous des féministes (de Chimamanda Ngozi Adichie, chez Gallimard Jeunesse) : un album grand format qui reprend le célèbre manifeste, adapté aux enfants et ados. Une super manière d’aborder le sujet avec les plus jeunes (et peu importe leur âge, pour rester dans le thème !).

Plic ploc banquise (de Claire Garralon, chez MeMo) : un superbe album pour les tout-petits où ce sont les plus jeunes qui tentent d’alerter leurs parents du désastre écologique qui se déroule sous leurs yeux. Un beau cadeau à offrir si vous avez des jeunes parents autour de vous.

A voix haute

Par Laura Pironnet

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